1er round : s’extraire péniblement de son lit, renoncer à la délicieuse tiédeur de ma couette pour affronter gaillardement la journée studieuse qui s’offre à moi, telle la flamme victorieuse de la résilience éclairant le fond de… (bon, j’arrête là, l’inspiration me fuit).![]()
Ça, c’était avant. Avant que les années grignotent, jour après jour, ma merveilleuse capacité à dormir le matin jusqu’à des heures absolument déraisonnables… Maintenant, ça ressemble plutôt à ceci : la veille, je programme mon réveil à 8 h, obstinément, alors que je sais parfaitement que je vais me réveiller avant ; mais un vieux réflexe de protestation juvénile – ou de nostalgie – me pousse à une certaine forme d’opiniâtreté désespérée. Du coup, j’ouvre les yeux à 7 h 30, fixant avec reproche le cadran numérique me confirmant ma déconfiture… Et j’attends le gazouillis des oiseaux – oui, ma sonnerie de réveil, ce sont de champêtres babillages de volatiles – en essayant désespérément de me rendormir – toujours en vain.
2e round : je me jette sur ma cafetière italienne avec la frénésie d’un junkie sur sa ligne de coke, et je bois goulûment le nectar paradisiaque qui, rapidement, fait crépiter l’adrénaline dans mes veines – alléluia !
Ça, c’était avant. Bon, c’est exactement la même chose aujourd’hui.
3e round : mon ordinateur fait brrr quand je l’allume et, à mesure que la caféine fait son taf, j’ouvre mon fichier Excel dans lequel m’attend sagement le plan soigneusement travaillé de mon roman en cours. En ce moment, je m’éclate sur un recueil de novelas dans lesquelles mes personnages sont tous, un à un, victimes d’une apocalypse. D’ailleurs, ça s’appelle 7 Apocalypses, et j’adore – il y a vraiment quelque chose à creuser, là : pourquoi la fin de l’humanité est-elle aussi amusante pour un écrivain ?… Idée pour un prochain article, tiens ! ![]()
Puis j’ouvre mon fichier Word et le monde réel, autour de moi, s’efface peu à peu. Les bruits extérieurs – le voisin du dessus qui braille dans son téléphone comme si son interlocuteur était complètement bouché (pour ce que j’en sais, c’est peut-être le cas), les moteurs des voitures qui entrent et sortent du parking de la résidence, les pleurs du gamin d’à côté qui s’acharne à refuser d’aller à l’école chaque matin… – ne sont plus qu’une toile de fond indistincte, que je n’entends plus.
Le monde extérieur s’efface, et le mien – mon monde, celui que je créé de toutes pièces, celui dans lequel j’ai tous les pouvoirs, où je peux prendre tous les raccourcis, toutes les libertés – prend sa place.
Ça, c’était avant. Et c’est exactement la même chose aujourd’hui.
C’est plutôt rassurant, en fait : si je mets de côté les petits inconvénients de la vieillesse grignotante, depuis plus de trente ans, mes tics et tocs d’écriture n’ont pas changé d’un iota. Certes, je ne peux pas toujours écrire tous les jours et, parfois, je ne peux pas y consacrer beaucoup de temps. Mais c’est un détail…
Depuis plus de trente ans maintenant, je vis toujours cette plongée quasi quotidienne dans mon univers et, s’il existe bien des choses dans ma vie que je rêve de changer, celle-là est, au contraire, ma plus grande force : au-delà de ce que deviennent mes livres lorsque j’ai écrit le mot « fin », rien ne sera jamais plus merveilleux que ces heures amnésiques où mon monde intérieur prend forme à travers mes mots…




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